2. Se forger dans la voie en pratiquant soi-même et non par le jeu des idées
C’est d’une pratique dont il s’agit ici. Les principes de Musashi n’invitent pas à la spéculation mais à l’engagement dans une pratique. Pour le guerrier, la pratique régulière, assidue peut faire la différence entre la vie et la mort. Dans certaines disciplines des arts martiaux, on rappelle qu’il faut pratiquer tel mouvement, tel geste, "10 000 fois", c’est-à-dire jusqu’à pouvoir le retrouver spontanément lorsque l’on doit y recourir. Il en va de même pour celui qui considère plutôt ces principes comme les règles d’un art de vivre. C’est dans la pratique que le guerrier se crée lui-même.
Le guerrier considère chaque situation qui se présente comme l’occasion d’un entraînement qui doit se traduire par des pensées justes, des paroles justes, des actions justes. La tradition samouraï commande en toutes choses l’attitude juste. On trouve la même prescription dans la tradition amérindienne. Chez les Yaquis, Don Juan enseigne à son disciple l’impeccabilité ou encore, si je me réfère à une autre tradition, occidentale et moyenâgeuse : une conduite sans peur et sans reproche – devise du chevalier Bayard ! Plus près de nous, Benjamin Franklin, l’un des signataires de la Constitution américaine, qui était franc-maçon et rosicrucien, insiste dans son autobiographie sur la nécessité de pratiquer ce qu’il appelait les "vertus morales". Il s’imposait d’ailleurs tous les soirs un examen de ses comportements de la journée.
On trouve aussi cette pratique dans la tradition chinoise. Maître K’ong (Confucius) l’énonce en ces termes : "Chaque jour, je m’examine plusieurs fois : Me suis-je fidèlement acquitté de mes engagements? Me suis-je montré digne de la confiance de mes amis? Ai-je mis en pratique ce qu’on m’a enseigné?"
Je dirais même qu’il faut éviter de se prendre au piège de la spéculation. Il semble en effet que nous ayons une forte tendance à la spéculation. C’est ainsi que dans le domaine du développement personnel, de la croissance, qui nous intéresse plus spécialement ici, on trouve aujourd’hui un nombre considérable de livres sans doute valables mais dont la lecture se traduit rarement par une pratique sérieuse. On se contente le plus souvent d’aller d’un livre à un autre sans trouver la motivation de mettre en pratique les enseignements.
Il est vrai que, dans tous les domaines, passer à la pratique suppose que l’on exerce déjà une certaine maîtrise sur sa vie. Qu’est-ce donc, en effet, qui empêche de passer à la pratique de l’enseignement? On invoque le plus souvent le manque de temps. Il s’agit pourtant du temps de sa propre vie. Est-il possible que l’on ne puisse pas retenir pour soi une partie de son temps? On invoque alors les devoirs, les obligations pour expliquer, pour justifier le manque de temps pour soi. C’est bien ce que je dis : passer à la pratique suppose que l’on exerce déjà une certaine maîtrise sur sa vie, sur son temps. Encore faut-il pouvoir agir, c’est-à-dire pouvoir exercer son libre arbitre, plutôt que réagir, c’est-à-dire se soumettre au destin... Ce qui ne va pas de soi. Tout se passe, en effet, comme si le libre arbitre devait faire l’objet d’une conquête. Je vous soumets cette hypothèse troublante : il n’y aurait pas de libre arbitre si ce n’est la part de l’énergie en devenir que l’on parvient à libérer de son destin. Ce n’est qu’une hypothèse, bien sûr. Mais je la crois susceptible de provoquer une prise de conscience de la difficulté d’exercer son libre arbitre. Je n’arrive pas à m’expliquer autrement que l’exercice du libre arbitre exige toujours un effort. S’il y a effort, c’est qu’il y a résistance. Tout se passe comme si le destin résistait à toute tentative d’exercer le libre arbitre. C’est ainsi que pour passer à la pratique de l’enseignement, il faut faire un effort afin de trouver le temps, l’énergie, la motivation...
Mais peut-être, plus simplement, le libre arbitre est-il source d’angoisse, ce qui expliquerait que l’on préfère être lié par les événements, les circonstances, les conditions de la vie, commandés par le destin. La peur de la liberté découlerait en partie de la peur d’être seul, isolé, différent, rejeté.
Quoi qu’il en soit, on peut trouver – relativement – le temps, l’énergie, la motivation de passer à la pratique le jour où l’on comprend que l’on doit se libérer de certaines contraintes, faire des choix et se les imposer ; que l’on doit exercer un certain libre arbitre sous peine de reconnaître que je l’on en a pas. Passer à la pratique représente peut être le plus exigeant des principes suggérés par Musashi. Ce principe, qui à prime abord paraît aller de soi, exige un effort considérable.






