vendredi 20 avril 2012

Les quatre ennemis naturels de l'homme de savoir

a) Lorsqu’un homme de savoir commence à apprendre, ses objectifs ne sont jamais clairs. Son dessein est vague, ses intentions sont imparfaites. Il espère en tirer un bénéfice qui ne matérialisera jamais, dans son ignorance des difficultés de l’étude.
Il commence ensuite lentement à apprendre – par petits fragments d’abord, puis par vastes pans. Bientôt ses pensées se heurtent, ce qu’il apprend n’est pas ce qu’il avait imaginé, cela n’a pas l’aspect qu’il attendait, il prend peur. Le savoir est toujours inattendu. Chaque étape soulève une nouvelle difficulté, et la peur commence à envahir l’homme, impitoyable, opiniâtre. Il devient comme un champ de bataille.
Il vient ainsi de buter contre le premier de ses ennemis naturels : la peur. C’est un ennemi terrible – traître, difficile à surmonter, toujours caché au détour du chemin, à vous guetter. Et si, terrifié par sa présence, il se sauve, son ennemi aura mis un terme à sa recherche.
Pour surmonter la peur, il faut ne pas se sauver, défier sa peur et malgré elle, avancer dans le savoir, pas à pas. On peut être profondément effrayé, sans pour autant s’arrêter. Voilà la règle. L’homme commencera à se sentir sûr de lui. Son dessein deviendra plus délibéré. L’étude ne sera plus pour lui une tâche insurmontable. A ce moment, on peut prétendre à juste titre avoir vaincu le premier ennemi naturel.
« La peur est l’ennemi naturel qu’il faut d’abord dominer sur le chemin du savoir. Un tempérament curieux rétablit l’équilibre. Après, on apprend malgré soi, c’est la règle. »

b) Cela arrive petit à petit, cependant la peur est vaincue d’un seul coup, vite. Lorsqu’un homme a vaincu la peur, il en est quitte pour le reste de ses jours, car la clarté a remplacé la peur – une clarté d’esprit qui efface la peur. Mais alors un homme connaît ses désirs, il sait comment les satisfaire. Il peut s’imaginer les nouvelles étapes du savoir, tout se trouve baigné d’une clarté violente. Il sent que plus rien n’est caché.
Il vient de rencontrer son deuxième ennemi, la clarté. Cette clarté d’esprit, si difficile à atteindre, si elle dissipe la peur, aveugle également.
Elle pousse l’homme à ne jamais douter de lui-même. Elle lui donne l’assurance de pouvoir faire tout ce qu’il veut, car il semble voir clairement au fond des choses. Il est courageux parce qu’il est clair, rien ne l’arrête pour la même raison. Or tout cela n’est qu’une erreur. C’est comme une chose incomplète. Si l’on cède à cette puissance apparente, on est devenu le jouet du deuxième ennemi, et l’apprentissage s’en trouvera tout faussé. La précipitation remplacera la patience, ou le contraire. Et conséquence de ces erreurs, il lui deviendra impossible de rien apprendre.
L’homme ainsi vaincu verra son deuxième ennemi l’avoir brutalement empêché de devenir un homme de savoir. Au lieu de cela, il deviendra peut-être un guerrier plein de vaillance, à moins que ce ne soit un pitre. Mais cette clarté qu’il a chèrement acquise ne se changera jamais en peur ou en obscurité à nouveau. Et cela pendant toute sa vie, mais il n’apprendra plus jamais rien. Il n’en aurait d’ailleurs nulle envie.
Afin d’éviter une telle défaite, il convient de faire comme lorsqu’on était en proie à la peur. Défier cette clarté, et ne l’utiliser que pour voir, attendre avec patience avant de faire un autre pas que l’on aura soigneusement préparé. Surtout, ne pas oublier que la clarté constitue presque une erreur. Le moment viendra où l’on comprendra que cette clarté n’était en somme qu’un point devant le regard. C’est ainsi que le deuxième ennemi aura été surmonté, et qu’on parviendra à l’endroit où plus rien de mal ne peut arriver. Il ne s’agira plus d’une erreur, ni d’un simple point devant les yeux. Ce sera la vraie puissance.
« La puissance réside dans le savoir qu’on possède. A quoi bon savoir des choses inutiles ? »

c) L’homme saura alors que la puissance qu’il poursuit depuis si longtemps lui appartient enfin. Il en fera ce qu’il voudra. Il a son allié à ses ordres. Ses désirs font loi. Il voit tout ce qui l’entoure. C’est ici qu’il rencontre son troisième ennemi, le pouvoir.
C’est le plus puissant de tous ses ennemis. Le plus facile, naturellement, est d’y céder. Après tout, l’homme est vraiment invincible. Il commande. Il commence par prendre des risques calculés, il finit par dicter les règles, puisqu’il est le maître.
A ce stade, on remarque à peine le troisième ennemi qui s’approche. Et soudain, sans qu’on s’en aperçoive, la bataille est perdue. L’ennemi a fait de lui un homme capricieux et cruel.
Il ne perdra ni sa clarté ni son pouvoir mais il se distinguera de l’homme de savoir du fait que cet homme vaincu par sa puissance meurt sans avoir vraiment appris à s’en servir. Cela n’aura été qu’un fardeau pesant sur sa destinée. Cet homme n’aura pas su se dominer, il ignore quand et comment se servir de cette puissance.
Cependant l’homme n’est vaincu que lorsqu’il ne fait plus d’efforts, et qu’il s’y abandonne. Si pendant des années, en proie à la peur, il a continué à apprendre, il en viendra finalement à bout, parce qu’en fait il ne s’y est jamais abandonné.
Pour vaincre ce troisième ennemi, il faut le défier délibérément. Il doit comprendre que cette puissance qu’il lui a semblé conquérir ne sera en fait jamais à lui. Il doit se dominer à chaque instant, manier avec précaution et fidélité ce qu’il a appris. S’il voit que la clarté et la puissance, sans la raison, sont encore bien pires que l’erreur, alors il atteindra le point où tout est sous son contrôle. Il saura alors où et comment exercer ce pouvoir et c’est alors qu’il aura vaincu son troisième ennemi.

d) L’homme sera alors au terme de ce voyage à travers le savoir, quand presque sans prévenir surgira le dernier de ses ennemis, la vieillesse. C’est le plus cruel de tous, le seul qu’il ne pourra pas vaincre complètement, mais seulement tenir en respect.
On n’éprouve plus alors de peur, la clarté d’esprit ne provoque plus d’impatience – la puissance est maîtrisée, mais on est pris aussi du désir opiniâtre de se reposer. Si l’on s’y abandonne totalement, si l’on se couche et qu’on oublie, la fatigue venant comme un apaisement, la dernière bataille sera perdue, son ennemi l’abattra comme une créature âgée et sans défense. Son désir de retraite obscurcira clarté, puissance et savoir.
Si l’homme cependant surmonte sa fatigue et accomplit son destin, on pourra vraiment l’appeler homme de savoir, même s’il n’a pu qu’un bref moment repousser son dernier ennemi invincible. Ce moment de clarté, de puissance et savoir suffit.

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